La bière québécoise occupe une place bien particulière dans le monde brassicole.
À mi-chemin entre la tradition britannique et la tradition française, la province du sirop d’érable excelle aussi dans les styles belges et se positionne comme une grande héritière des rousses irlandaises.
Pourtant, les amateurs de microbrasserie québécois raffolent particulièrement de leur impériale stout vieillie en barrique.
Et ce, alors que l’IPA au houblon explosif règne en maître d’un océan à l’autre.
Dans cet article, notre auteur canadien Pierre vous présente tout ce que vous devez savoir sur la bière Québequoise !
Sommaire
Les particularités de la bière au Québec
Paysage brassicole à la géographie unique, le Québec est une région pionnière de la révolution brassicole artisanale.
À lui seul, il regroupe près du quart des microbrasseries canadiennes, avec un peu plus de 330 établissements.
Parmi eux, on retrouve des succès internationaux comme Unibroue, Brasseurs de Montréal et Boréale. De plus en plus, des brasseurs français et belges viennent se former au Québec pour s’imprégner des innovations nord-américaines, tout en profitant au passage d’un peu de sagesse boréale.

Le plus étonnant est sans doute la relation du consommateur québécois moyen avec sa bière de microbrasserie.
Autour du Saint-Laurent, boire local est presque une forme de patriotisme communautaire. Nulle part ailleurs la bière artisanale n’est si fièrement associée à la terre, au terroir et aux origines agricoles.
La directrice de l’Association québécoise des microbrasseries, Marie-Ève Myrand, allait même jusqu’à dire, en entrevue avec Le Temps d’une Bière, que les microbrasseries étaient devenues les « nouveaux perrons d’église », une référence au rôle central qu’occupaient les églises dans les communautés rurales québécoises d’autrefois.
En effet, plus du tiers des microbrasseries du Québec sont situées dans des localités de moins de 5 000 habitants.
La bière au Québec : Histoire d’une grande tradition
Vous seriez peut-être surpris d’apprendre que les Anciens Canadiens (eh oui, c’était ainsi que les Québécois se désignaient avant 1960 !) étaient plutôt indifférents à la bière.
Les colons et engagés français arrivaient en Amérique avec une préférence marquée pour le vin.
Toutefois, celui-ci, importé de loin et coûteux, était difficile d’accès. Il fallait donc souvent faire autrement.
Bien sûr, les récollets et les jésuites, premiers administrateurs de la colonie, tentèrent d’implanter la vigne et de produire du vin, mais les résultats étaient souvent médiocres.
Les terres fertiles du Saint-Laurent présentaient un inconvénient majeur : cinq à sept mois de neige par année, de quoi geler sur place même les vignes les plus robustes.
En revanche, les céréales, notamment le blé et l’orge, poussaient très bien, ces dernières étant particulièrement adaptées aux climats nordiques.
Ainsi, les familles qui en avaient les moyens — c’est-à-dire celles possédant un chaudron — brassaient souvent une petite bière maison.
Ce « bouillon » ressemblait sans doute aux bières de table des alewives du XIIᵉ siècle en Angleterre et dans le nord de la France, titrant environ 2 à 3 % d’alcool. Ce breuvage était généralement consommé rapidement après fermentation et pouvait être vendu dans le voisinage pour arrondir les fins de mois.
Certains efforts furent néanmoins déployés pour développer une culture brassicole en Nouvelle-France.
L’intendant Jean Talon, proche des financiers du roi de France, fit construire une grande brasserie à Québec dans le but de stimuler le marché des céréales et d’exporter jusqu’aux Antilles.
Mais le projet échoua, faute d’intérêt local. La brasserie de Jean Talon dut fermer ses portes et vider ses fûts en moins de dix ans.
Peu après cet épisode, une première taverne ouvrit ses portes sur autorisation spéciale, malgré la réticence du clergé. Son propriétaire, un certain Jacques Boisdon (oui, oui, je n’invente rien !), exploitait en réalité une auberge, une pâtisserie et une taverne.

Toutefois, ce n’est véritablement qu’après la conquête britannique de 1763 que la bière s’imposa, grâce à l’arrivée des troupes britanniques.
Ces soldats, habitués à la bière, recevaient même des rations de cervoise dans leur solde. Pendant près de deux siècles, près des deux tiers des propriétaires de brasseries québécoises furent d’origine irlandaise, anglaise ou écossaise.
La revanche des brasseries artisanales
Vers la fin du 19e siècle, de nombreux immigrants écossais, irlandais et allemands viennent en Amérique en quête de fortune.

C’est à ces lignées d’entrepreneurs à l’énergie infinie que l’on doit les grands barons de la bière américains : Schlitz, Pabst, Busch, etc.
Au Canada, l’Irlandais John Labatt et l’Anglais John Molson fondent deux des plus grandes brasseries canadiennes. C’est une période d’innovation, d’industrialisation et de standardisation. Jamais les grandes brasseries n’ont autant prospéré.

Pourtant, de sombres nuages s’accumulent.
D’abord, la prohibition aux États-Unis suspend toute vente légale d’alcool, entraînant 13 années de chaos, de contrebande et d’alcool frelaté. Puis, les deux guerres mondiales limitent la disponibilité des céréales pour les brasseries.
Lorsque les ventes de bière rebondissent, le Québec et le Canada se retrouvent avec une abondance de bières de type lager au goût similaire et un peu trop générique. Les vieux loups s’ennuient de la bière de leur jeunesse, qui avait au moins du caractère…
C’est alors que des entrepreneurs et des brasseurs amateurs s’allient pour faire revivre les grands styles de la vieille Europe.
Au Québec, le pub Le Lion d’Or, à Lennoxville, est fondé par des amateurs de bière anglaise.

À Chambly, Unibroue lance sa Blanche de Chambly, directement inspirée des bières de blé belges. Puis, une avalanche d’ales rousses, bien caramélisées et au caractère affirmé, envahit le marché.
Vers l’an 2000, on compte déjà plus de 30 microbrasseries au Québec, un nombre qui grimpe rapidement à 150 en 2010, avant d’atteindre 336 en 2024.
Bien sûr, la décennie 2010 appartient aux IPA et à leur multitude de déclinaisons. On trouve des IPA pour abreuver la province d’un océan à l’autre : New England IPA, West Coast IPA, American IPA, Nano IPA, IPA boréale, IPA forestière, etc.
En réalité, dans un sondage mené par Le Temps d’une Bière auprès de 70 microbrasseries, 41 d’entre elles avaient au moins une IPA parmi leurs trois meilleures ventes. Sans surprise, c’est le style New England qui domine, avec des géants de la NEIPA comme Messorem, Brasseurs du Bas-Canada, Noctem et Sir John.
Un monde compétitif, mais porté par l’entraide
Aujourd’hui, le paysage brassicole québécois évolue avec confiance vers l’approvisionnement local, la valorisation des communautés, la recherche d’équilibre et la responsabilité sociale. Après plus de trente ans d’innovations marquées, on perçoit un retour vers des saveurs plus maîtrisées.
En effet, certains consommateurs ont délaissé l’industrie artisanale précisément en raison d’un excès d’expérimentation.
Une biérologue française confiait à Le Temps d’une Bière qu’il était parfois difficile d’apprécier un style classique au Québec, les brasseurs ayant tendance à privilégier les hybrides.
À quoi s’attendre pour vos prochains voyages au Québec ?
Avant tout, vous pourrez compter sur un savoir-faire incroyable et un accueil chaleureux. La microbrasserie, véritable centre de rencontres, est l’endroit idéal pour découvrir le Québec sous son jour le plus vivant.
De plus en plus de brasseries puisent leur inspiration dans leurs racines et leur histoire familiale.
Je pense notamment à La Veillée, à Saint-Agathe-des-Monts, où chaque bière porte le nom d’un oncle ou d’une tante.
Vous trouverez également une abondance d’excellentes IPA, souvent plus houblonnées et amères qu’en France, mais avec des nuances surprenantes et hautement savoureuses.
Les bières rousses et blanches sont aussi en vogue, tout comme les pilsners d’inspiration tchèque. De plus en plus de microbrasseries, comme L’Amère à Boire, Brasserie-Albion et Mellön à Montréal, se dotent du célèbre robinet Lukr pour garantir un service tchèque authentique.
N’oublions pas non plus l’inclusivité et la diversité des genres de l’offre brassicoles : finie l’époque ou on ne pouvait boire que de la IPA.
De plus en plus de microbrasseries offrent au moins une bière sans alcool, une blonde plus conventionnelle ou au moins de la bière commerciale.